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Un événement conçu par D@niel BOULOGNE,avec la collaboration de Pascal BRUANDET

 

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L'HISTOIRE

LE MUR DU SON

Daniel BOULOGNE


Avec la collaboration d’Emmanuelle Savy


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HISTOIRE D’UNE TRANSMUTATION





1. Un mur, des murs, et pourquoi pas LE MUR DU SON ?





Le jour où j’ai décidé de franchir le mur du son



La formule est trompeuse… Non, je n’ai jamais rêvé d’être pilote de l’air! Et pour parler en toute rigueur, j’aurais plutôt tendance à me définir comme chasseur d’idées que comme pilote de chasse. Néanmoins, le chantier que j’ai lancé et dont ce livre raconte l’histoire a quelque chose à voir avec l’expérience supersonique. Mais si !

L’idée m’est venue assez naturellement, comme on dit, sans folie, ni fracas. Au cours d’une de mes déambulations dans une grande ville, en chasse d’une nouvelle surface à peindre, je me suis dit que j’avais envie de privilégier l’œuvre et l’artiste par rapport à l’objet, qui prédomine souvent sur le reste. Autrement dit mettre un support à la disposition d’un artiste en lui accordant la liberté de transmuer ce support en œuvre indépendante. Autrement dit encore, une mise à mort du support initial qui soit le terreau et le berceau d’une intervention artistique. Très vite, je me suis dit qu’il fallait découper un avion, en récupérer des surfaces bien identifiables pour les offrir à mes amis peintres comme matériau de départ et organiser une belle exposition une fois les œuvres achevées. Les jours passent, l’idée chemine dans mon esprit, je la soumets à quelques artistes, afin de vérifier auprès d’eux que je n’étais pas complètement hors sujet. Leur réaction s’avère tout à fait favorable au projet.

Des mois s’écoulent alors sans que rien ne se concrétise. Mais en souterrain, l’idée mûrissait patiemment sans l’intervention de ma volonté. De temps à autre, j’y songeais et je fignolais mentalement des moyens précis de mise en œuvre du projet, au cas où je trouverais bientôt la bête. A vrai dire j’avançais sans savoir si ni comment je pourrai mener à bien cette aventure, et l’idée en côtoyait d’autres dans mon esprit bouillonnant sans faire encore vraiment autorité sur ses voisines.

Un jour, le projet « Mur du son » s’est imposé comme une nécessité. Il fallait tenter cette expérience des limites, car elle était justement et paradoxalement sans limites. Ou plutôt elle dépassait les limites de mes précédents chantiers : un mur, une œuvre artistique réalisée sur ce mur. Aujourd’hui j’envisageais la possibilité de transcender le mur (et ses avatars) dans sa fonctionnalité propre (une bâche d’échafaudage, un parking, une cheminée, etc.) et de le convertir en éléments constitutifs d’une œuvre. C’était dire mon excitation…J’allais transgresser mes propres frontières – mais la violation des règles habituellement admises n’est-elle pas la raison d’être de l’Art ? - et franchir avec mes complices, à notre manière, le mur du son…





Mort et résurrection d’un Boeing



Je pense que l’idée du projet « Mur du son » marque à la fois une continuité et une rupture dans mes chantiers de construction d’art. Mes idées créatives se sont toujours appliquées à un même registre, le mur, porteur à chaque fois d’une symbolique forte : Le mur de Berlin en 1989, le mur des Je t’aime en 2000, entre autres. Ici encore, il s’agit d’une paroi à investir (ailes, dérive, hublots, carlingue, coque, empennage, etc.), et aussi d’un mur symbolique, le mur dit « du son ». Mais la rupture réside dans ce que l’artiste s’empare définitivement du support en lui faisant perdre sa fonction première. Ce livre ne raconte pas l’histoire d’un Boeing 747 peint par un tel, mais celle d’un Boeing 747 transmuté en un certain nombre de créations artistiques. Il ne s’agit pas de décorer ou d’embellir un objet industriel à des fins de marketing ou d’image de marque, mais de se saisir d’un appareil de locomotion aérienne, avec ses caractéristiques propres, et d’en livrer les vestiges à une transfiguration artistique.
« Franchir le mur du son »… L’expression sonne comme un clin d’œil, rappelant d’une part l’origine du support – avionique – et permettant d’autre part d’évoquer un dépassement des contraintes que j’avais jusqu’à présent respectées avec les artistes qui m’accompagnaient. Ces contraintes résidant dans les limites même de l’objet ou du lieu à peindre. Le projet « mur du son » a la particularité de placer l’objet choisi – le Boeing – au service de l’art, et, j’allais dire, à corps perdu. Le scénario que je concevais permettait aux artistes de s’affranchir de la suprématie du support et de l’incorporer à une alchimie singulière.



Peter Klasen à l’honneur



L’idée de soumettre le projet à Peter Klasen s’est présentée comme une évidence. Peter est fasciné par la civilisation technicienne, depuis toujours ; ce matériau lui était intrinsèquement destiné. De même qu’il peut vous arriver d’observer des nénuphars dans un étang et de penser : « tiens, c’est du Monet », Eh ! bien, de même je me suis dit : « tiens, c’est pour Peter, ça lui ressemble déjà ». Et en effet, le monde de l’industrie, machines, robots, cadrans, compteurs, grilles, vitres, extincteurs, tout cela vient peupler son univers habituel. Je savais, pour avoir travaillé avec lui pendant près de vingt ans, qu’il serait parfaitement à l’aise dans le chantier que je lui proposais. Sa réaction fut d’ailleurs immédiatement favorable : « Daniel, tu me donnes là matière à une œuvre d’originalité, aux qualités humaines, intellectuelles extraordinaires… Comment n’y avait-on pas pensé auparavant ? » Je ne m’étais donc pas trompé… Les méandres du calendrier, les imprévus, les rebondissements firent qu’au final son rôle se fit plus discret que prévu dans l’opération, il n’en demeure pas moins cependant que je suis fier qu’il ait pu honorer un tel projet.





2. Embarquement immédiat




Mon idée était désormais bien ficelée, il ne manquait plus qu’un événement propice à sa concrétisation. Attentif à tout, je scrutais le ciel des occasions. Et, eurêka, je tombais sur l’occasion du siècle… rien moins que la célébration du centième anniversaire de l’aviation prévu pour l’année 2003 ! C’était entendu, j’allais organiser une exposition dans ce cadre-ci, elle arriverait à point nommé en juin 2003 au Salon du Bourget. Restait à trouver la bête à dépecer et l’offrir aux artistes. Comme toujours, le vent était à l’optimisme…


Concurrencer l’Amérique !


C’est un peu par hasard et entre deux portes, comme souvent dans la vie, que j’eus vent en mars 2002 de l’organisation prochaine du centenaire de l’aviation, grâce à un ami de l’Aéro-club de France. Celui-ci est en relation quasi quotidienne avec les journalistes et les décideurs de l’aéronautique. Autour d’un verre du soir, il m’informe de ce que les Américains ont décidé de fêter en 2003 le centenaire de l’aviation, et par-là même des préparatifs de l’événement par le club.



Ici je souhaite procéder à un bref rappel historique qui vient à bon droit relativiser la paternité américaine (un peu rapidement déclarée) de l’invention du premier avion. Si les frères Orville et Wilbur Wright, surnommés à l’époque les « crazy brothers » ont bien réussi un bond de 284 m 59 avec un appareil plus lourd que l’air, le Flyer, le 17 décembre 1903 à Kitty Hawk, sur la côte Atlantique de la Caroline du Nord, trois génies français n’étaient certainement pas étrangers à cet événement historique : Louis Mouillard (1834-1897), Octave Chanut (1832-1910) et Clément Ader (1841-1925).


Le premier pour ses travaux précurseurs publiés dans L’Empire de l’air en 1881, et dont les frères Wright avaient pris connaissance ; le second, haute autorité en fait d’aéronautique théorique, qui entretenait une correspondance régulière avec le premier, en tant que conseiller des constructeurs d’avions et en particulier, depuis 1900, des frères Wright ; le troisième, ingénieur de son état, pour son premier vol du 9 octobre 1890 dans le parc du château d’Armainvilliers, en Seine-et-Marne à bord de l’Éole, premier engin aérien à être propulsé par sa force motrice.


La polémique reste à ce jour encore ouverte, de savoir qui, de la France ou de l’Amérique, a fait voler le premier avion, mais quoi qu’il en soit, mon sang ne fit qu’un tour : il fallait nous positionner par rapport aux Américains – la France se doit d’être l’expression de l’audace des pionniers de l’aviation naissante- et j’allais donc monter une exposition française pour l’occasion. Mais où trouver un avion susceptible d’être livré à mon projet extravagant?



Des frères Wright à l’aéroport de Déols



Oui, sans doute, je suis un drôle d’oiseau. Alors qu’on s’apprête à fêter la naissance de l’aviation, moi je me mets en quête d’un avion hors d’état de fonctionnement… mais quel hommage à l’envers rendu au monde supersonique, on en conviendra ! En effet, qu’est le projet « Mur du son » sinon une tentative de résurrection du fleuron de la technologie du XXe siècle ? !



Un mois passe après la nouvelle du centenaire et voici que, de mes recherches internautiques effrénées, ressort la bonne piste : en tapant à tout hasard « cimetière » sur un moteur de recherche, de fil en aiguille, je me trouve en communication téléphonique avec un certain monsieur Lebigot, directeur de la société EBS implantée sur le site de l’aéroport de Déols. Cet homme m’informe ce que ses entrepôts abritent actuellement un Boeing 747 en attente de casse après trente années de bons et loyaux services aériens à Air France. L’entreprise EBS possède deux secteurs d’activité essentiels : le revêtement de peinture des avions français et le démantèlement des mêmes engins une fois leur période d’utilisation épuisée. J’avais trouvé le lieu adéquat. Comme quoi, la sagesse populaire se trompe rarement : quand on veut, on peut.


Nul besoin d’aller au fin fond du désert pour récupérer l’engin : aux États-Unis, les cadavres d’avion sont, pour la plupart, entreposés dans le désert moyennant loyer à vie facturé aux compagnies aériennes. En France, on démantèle. Et cela se fait à l’aéroport de Déols, à deux pas de Châteauroux (Indre), lieu de formation des pilotes français et de livraison des Airbus. Grégoire Lebigot me convie alors dans ses locaux :

« Je suis souvent en déplacement… mais passez quand même à Déols pour voir si l’appareil vous convient.

– – Entendu, je passerai dès que possible, sans rendez-vous ».

Le week-end suivant, alors en villégiature dans ma maison du sud-ouest, je décide de remonter le lundi à Paris via Châteauroux, direction l’aéroport de Déols, le bien nommé « Marcel Dassault » (Voir en annexe la notice consacrée à l’aéroport).

Ma voiture avance jusqu’au hangar 769. Nous descendons. L’ambiance qui gouverne ces lieux est étrange. Mes activités professionnelles nécessitant de nombreux déplacements, j’ai une grande habitude de prendre l’avion et ne suis plus guère impressionné par les zones aéroportuaires. Mais là, précisément, je n’étais plus passager ; les pieds à même le tarmac, c’est autre chose…


La gigantesque porte est close. Sur le côté, un petit bouton. Je le presse avec impatience. Une petite voix se fait entendre, qui ne comprend pas très bien le motif de notre visite, mais consent tout de même à nous introduire dans l’antre…Alors s’approche le maître des lieux, le charmant Grégoire Lebigot. L’homme est jeune, dynamique, entreprenant, délicieusement atypique : il est, en dehors de ses responsabilités à EBS, collectionneur d’art contemporain… je ne pouvais rêver mieux !

« Alors c’est vous qui souhaitez récupérer les morceaux de Victor Mike? »

– – Parfaitement. »

Je me présente avec brièveté, lui explique le projet d’exposition pendant le centenaire de l’invention de l’aviation. Pas tellement désappointé par notre démarche, il m’écoute avec bienveillance et me convie à rencontrer dès maintenant l’engin.

Hou la la ! Ça fait quand même un choc. On aurait dit un animal mortellement blessé au fond d’un box ! L’avion gisait là, immobile, silencieux, ayant déjà subi une première dissection : plus de nez, plus de réacteurs, intérieur vidé de ses sièges. Un oiseau à moteurs qui fut si robuste, si vigoureux… le voici aujourd’hui inanimé, esseulé, presque fragile. Mais quelle puissance en même temps, quel merveilleux produit de l’industrie humaine ! Et comme il regorge et fourmille de matériaux en tous genres ! Quelle pépinière pour les artistes !

Très excités par la rencontre avec la bête, heureux de constater physiquement qu’un rêve pouvait se réaliser, nous repartons au bout d’une heure dans l’impatience de la prochaine visite.

Il ne restait plus, alors, qu’à passer à l’acte, et, comme on dit au cinéma : « moteur ! ».




2. 2. Klasen/Mike - Rencontre du troisième type




C’est une poignée d’hommes…



– – « Allô Peter, rendez-vous demain matin, 8 heures ?

– – Parfait. A demain… »


Deux semaines après notre première visite chez Victor Mike, je décide d’emmener ma petite troupe sur les lieux (du crime). Le passager à l’honneur est Peter Klasen. Le projet lui est d’abord destiné. Il le sait. Il arbore ce matin-là un visage à la fois décontracté et concentré lorsque nous passons le prendre en voiture dans sa maison-atelier à Vincennes.

Un troisième camarade se joint notre équipée en ce début de mois de mai : Mat Jacob, photographe et ami de longue date. Il fut mon complice à Berlin, face est du mur. Son talent, sa précision, sa présence et son œil font de lui un professionnel irremplaçable dans plusieurs de mes chantiers. Homme discret, il sait toujours où se placer et saurait apprécier toute la mesure du projet. Efficace dès la première séance, il nous remettra des photos parfaites, valorisant hommes et idées.

Mon fils Pierre est aussi du voyage et participe avec un sérieux qui l’honore à l’aube de notre aventure, pas peu fier de découvrir à 14 ans un Boeing 747 sous toutes ses coutures…

Le trajet en voiture se déroule dans la plus grande décontraction, nous discutons à bâtons rompus de choses et d’autres. En secret, je retiens quand même un peu mon souffle, un tantinet tendu par l’imminente confrontation entre l’artiste et son objet - ça lui plaira ? oui, sans doute, me disais-je avec circonspection…

Par un heureux hasard, une amie hôtesse de l’air à Air France a volé à bord de l’appareil et m’a prêté le livre de bord – id est le Bible des hôtesses -, qui présente les plans de la machine. Une bénédiction ! Peter s’en saisit dès le début du parcours et échafaude déjà un programme de travail à partir de ces premiers matériaux : agrandir les plans et les placer en fond de toile. L’idée est bonne… mais c’était sans avoir encore touché la bête…De temps à autre, il observe attentivement le paysage qui défile : « Comme c’est beau la France ! Qu’on ne démolisse pas ce pays. Il faut le regarder ce pays… Ce Berry avec ses champs de colza comme tracés au cordeau, ces étendues vertes de pousse de blé tendre, juste après les pastels que nous ont offert les forêts de Sologne (…) »

Après deux heures et demi de route que nous n’avons pas vu passer, nous arrivons à pied d’œuvre. A la fois conquérants et discrets, conscients en tout cas de concrétiser ensemble un grand rêve. Ionesco ne se trompe pas lorsqu’il écrit que « c’est une poignée d’hommes, méconnus, isolés au départ, qui changent la face du monde ».



Le fabuleux destin de Victor Mike



Après nous être pliés docilement à quelques formalités d’usage à l’entrée du site – l’armée veille au grain, et pour cause, de cet aéroport décolle beaucoup de matériel militaire dit « sensible »–, nous pénétrons les lieux.

Une demi-douzaine de hangars remplis de gros porteurs en cours de travaux de peinture défilent sous nos yeux impressionnés, et puis… et puis… « regarde, Peter, là-bas, à gauche, l’avion… » L’artiste scrute, ses sens et ses fibres fonctionnent comme des radars.

Après un temps d’arrêt devant le mastodonte, comme pour le saluer avant de le dompter, Peter Klasen investit son nouveau domaine, réceptif aux moindres ondes dégagées par l’engin. Ce Boeing 747, Victor Mike de son état civil, VM en abrégé, surnommé « vieille machine » par les hommes de Déols, arbore une trentaine d’années bien remplies : 100 000 heures de vol à son actif, autrement dit environ 90 millions de kilomètres, autrement dit encore 2250 fois le tour de la Terre et 234 fois le trajet Terre-Lune. Sa consommation en kérosène se compte en dizaines de milliers de litres. Il a transporté dans son giron près de 3 millions de passagers, le personnel naviguant y a servi près de 3 millions de repas. Il a atterri et décollé un million de fois. C’est tout ?

L’artiste s’engouffre sans hésiter dans les entrailles du monstre, escalade les échelles, se penche dans chaque orifice, agrippe un extincteur, enfile un masque à oxygène. Je l’imite et le devance tour à tour. Ensemble nous ne résistons pas à la tentation de jouer un puéril scénario au poste de pilotage, conscients d’être soudain les acteurs d’une curieuse épopée : en route pour un nouveau voyage vers des constructions d’art inconnues ! Puis nous déambulons par-ci par-là, interrompant notre progression à chaque curiosité mécanique, à chaque micro-pièce métallique, ébahis par la profusion astronomique de fils, tuyaux, boyaux, grilles, barres, plaques, tiges, tubes, tôle, boulons, écrous, vis, chevilles, etc. On touche, on saisit, on arrache, on extrait, on écoute, on regarde, on observe, on admire, on imagine, on repose, et ainsi de suite. Tantôt hussards, tantôt gentlemen. J’ai l’impression de baigner dans une forêt métallurgique peuplée de bonnes fées (-électricité ? !), d’elfes et de trolls en aluminium, en fer, en zinc, etc. Dedans, dehors, nous quadrillons les lieux. Nous domptons la bête autant que nous nous laissons dompter par elle ; avec précaution et un peu intimidés, nous marchons sur les ailes de l’oiseau, bras écartés, attirés par la perspective du fuselage. Vol au-dessus de toutes nos espérances…Le rêve est réalisé, va bientôt se réaliser. Prendre possession d’un Boeing-747 est un mirage, une opération sans prix, un jour inoubliable.

On ne sait que dire, qu’ajouter au spectacle industriel qui s’offre à nous. Soudain, Peter, dans un état semi extatique : « Mais, Daniel, que veux-tu que je fasse ? C’est déjà une œuvre ! ». Sa remarque me laisse penser a contrario que je ne me suis pas trompé en lui proposant le voyage. L’idée d’être l’agent de la résurrection de Victor Mike le galvanise : « le refus de la mort, la réincarnation…réinsertion…la perennisation peut-être de cet avion (…) », les mots se bousculent dans sa bouche pour exprimer toute la dimension symbolique qui va bientôt venir habiter ses prochaines œuvres.






Victor Mike pose pour Mat Jacob



Il est comme ça, Mat Jacob. Il est là et on ne l’entend pas. Il rôde en sous-marin, attentif à ce que nous nous voyons pas. Il sait déjà de quelle manière il veut intervenir sur ce chantier. Perspicacité, finesse, discrétion lui permettent de travailler vite et bien. Une flèche photographique. Alors que nous nous attardons Peter, Pierre et moi-même dans les coins et recoins de l’engin, il a déjà pris ses points de repères, enregistré les contraintes techniques des lieux, exécuté les premières prises de vue.

Il aura à cœur de présenter ce chantier sous l’angle de la fiction et de mettre en scène le déroulement des événements. Parti pris intelligent : c’est vrai, on est tous ici embarqués dans un rêve extravagant. A maintes reprises je me suis moi-même surpris à penser : « mais, on se croirait dans un film ! » C’est l’histoire d’une poignée d’hommes qui investit un avion hors d’usage sur le tarmac d’une province française, le réduit en morceaux et transforme le tout en œuvre d’art. Drôle de scénario…

L’univers dans lequel nous évoluons dépasse en tout cas largement les cadres spatio-temporels de l’expérience habituelle. Spatialement d’abord : au sol, on est déjà dans le ciel ; chaque objet que nous observons, que nous saisissons, chaque surface que nous foulons au pied, rappellent immanquablement le vol en haute altitude. Notre conscience du temps n’est pas peu perturbée non plus : tantôt le temps s’arrête, tantôt il cavale, revient en arrière, en avant, brouille tous nos repères. Ce n’est pas la quatrième dimension, mais presque…

Nombreuses sont les photos qui insistent à bon droit sur l’ambiance lunaire qui gouverne les lieux. Je me rappelle une scène en particulier : Peter, Pierre et moi-même, debout sur les ailes, face au soleil éclatant, la main en visière pour limiter l’éblouissement (mais éblouis, nous l’étions déjà !), retenant notre souffle, heureux pionniers d’une drôle d’aventure humaine…Notre expédition entretient peut-être une vague parenté avec celle de Neil Armstrong et Edwin Aldrin : un environnement technique et mécanique colossal, en même temps qu’une apparition humaine inédite sur un sol vierge de toute intervention.




Mat insistera habilement sur les paradoxes, et ils sont nombreux : l’objet volant se retrouvant cloué au sol ; le silence absolu de la bête anéantie, elle qui dépassa jadis le seuil conventionnel d’audibilité ; la destruction qui va laisser place à la renaissance artistique, etc. Premier artiste à pouvoir s’exprimer sur les lieux, il saura plastiquement mettre en évidence les contrastes saisissants qui font la spécificité du chantier.

Enfin, il n’oubliera pas de faire apparaître la dimension sensualiste, si l’on peut dire, de l’expérience. Sensualiste à double titre. D’abord, c’est un gigantesque oiseau que nous avons pénétré, et Mat nous montrera le la morphologie de la bête sous toutes ses formes (tantôt dures, tantôt potelées), sous toutes les dimensions (de profil, d’en haut, d’en bas, l’infiniment grand, l’infiniment petit), dans ses anciennes fonctionnalités, dans ses orifices, dans son usure, dans ses traces de saleté, etc. Ensuite, c’est une aventure avant tout tactile à laquelle nous nous sommes livrés dès notre arrivée sur les lieux : il s’agissait pour nous d’effleurer, de palper, d’attraper, de heurter un matériau qui jusqu’à présent n’avait constitué pour nous que le cadre d’un moyen de transport. Mat saura multiplier à bon escient les scènes de touche-à-tout au cours desquelles nous nous extasiions volontiers sur la beauté plastique d’un gros écrou, d’un cylindre cuivré.

Don’t touch ! No step…on dirait que les interdits se sont envolés.





3. 3. Une opération délicate


Première tentative de récupération des pièces



Une fois achevée cette première étape de repérage, la phase suivante devait être la récupération des pièces sélectionnées et triées.

Un autre complice a rejoint l’équipe, j’ai nommé Pascal Bruandet, que je connais alors depuis une douzaine d’années et que j’ai eu l’occasion d’encourager, notamment dans une des voies qui l’intéressent, l’animation numérique.

Il fut l’un de mes premiers interlocuteurs au moment de la naissance du projet, manifesta un enthousiasme immédiat à cet endroit, et se rendra irremplaçable tout au long de cette aventure. Physique, concret, précis, il saura donner tout de suite un coup d’œil professionnel sur les choses et maîtriser l’outil (petite et grande tronçonneuse) avec une puissante dextérité. Sensible à la lecture plastique de ce projet, il assurera d’abord le lien entre la matière et Peter Klasen, s’acquittant de sa tâche avec diligence et générosité, puis deviendra le chef des opérations, orchestrant le chantier sur place et dans ses prolongations avec discernement et ingéniosité, avant de se saisir en son nom du matériau et de signer deux magnifiques œuvres.

A ce stade du projet, il ne soupçonne pas que Déols va devenir pour lui un lieu incontournable : quelques mois plus tard sera mise à l’étude la réalisation d’un totem pour l’aéroport élaboré sur la dérive de l’avion, signé…Pascal Bruandet.

Le rendez-vous pour la découpe a été pris et confirmé. Les morceaux choisis par Pascal seront signalés par un marquage au feutre et au scotch sur les parois, afin que les démanteleurs puissent opérer en toute clarté. Jusqu’ici, tout va bien…

 



On a frôlé la catastrophe…



Comme à l’accoutumée, je me suis efforcé de tout prévoir, en termes logistiques et organisationnels s’entend. Mais, mais…
Nous sommes au mois de juillet. Pascal roule vers Déols accompagné de Mat Jacob, chargé du reportage photographique. Onze heures sonnent dans mon bureau lorsque je reçois un coup de fil de Pascal m’annonçant qu’ils se heurtent à l’interdiction, par les plus hautes autorités des lieux, d’intervenir sur l’engin. Badaboum !

Ce coup de théâtre a pour moi un air de déjà vu, déjà entendu : je me rappelle alors Joël en 1989, mon collaborateur de l’époque, m’annonçant au téléphone depuis Berlin que le camion (rempli de pots de peinture) ne pouvait de franchir le mur. Curieuse similitude, me disais-je intérieurement… à ceci près qu’ici il s’agissait d’une action convenue en pays démocratique, pas d’un passage en force d’une barrière communiste…
D’abord un peu incrédule puis abasourdi par la nouvelle, je réagis ensuite selon ma pugnacité habituelle. Il nous faut ces morceaux de Boeing. Je n’en démordrai pas. Bien sûr, il y peut y avoir une piste de secours…mais non ! Nous sommes trop près du but pour y renoncer. Insistons. Fermement déterminé à faire tomber ce blocus et comptant sur mon talent de persuasion, je décide alors de mettre en place une contre-offensive, en toute courtoisie, bien sûr. A vrai dire, je ne parvenais pas bien à m’expliquer ce refus puisque tout avait été convenu auparavant. Il devait donc y avoir une cause indépendante de nos hôtes de Déols et qui nous surpassait tous. Mon intuition me fut confirmée lorsque j’appris par la société EBS, au téléphone, que l’Aviation civile avait posé son veto. Seul le préfet pouvait faire infléchir la décision. Le traitement de la demande d’autorisation auprès de la préfecture prendrait des mois…et d’ici là, Victor Mike aura été réduit en poussières…

Que faire ?

J’accepte la proposition de Pascal de libérer Mat, soudain dessaisi de sa mission et n’ayant pas plus pas de temps à perdre à Déols.
A ce moment-là, j’ai déjà décidé de me rendre en personne sur les lieux, comme je le fis à Berlin.





Mon exploit préfectoral




Le lendemain, je propose à Pierre de m’accompagner à Déols et tenter là-bas le tout pour le tout. Sa curiosité et son enthousiasme naturels le portent à accepter ma proposition sans hésiter. Nous partons donc, père et fils, sur les chapeaux de roue, le cœur un peu lourd et les doigts croisés.

Premier soulagement à l’arrivée : nous pouvons approcher la bête sans sommation d’aucune sentinelle. C’est déjà ça.

L’entreprise EBS m’informe ensuite de ce que les photos sont interdites mais que la découpe va pouvoir commencer le lendemain si l’équipe technique est à l’heure. En tout état de cause, rendez-vous est pris par EBS avec le directeur de l’aéroport pour 11 heures du matin. On progresse.

Toujours à l’affût d’une curiosité culturelle, Pascal nous propose de visiter en attendant le monastère des Cordeliers de Châteauroux. C’est parti ! Parvenus sur le perron, nous trouvons hélas porte close : le musée est fermé. Là nous rencontrons soudain notre bonne fée, une dame qui, tellement étonnée et charmée de rencontrer des visiteurs, se débrouille pour nous faire ouvrir les lieux grâce à l’entremise d’une femme de ménage. Le vent tourne. La chance revient ! La visite vaut le détour ; Pierre, qui fait en ce moment l’école buissonnière, bénéficie sans même s’en rendre compte d’un cours d’histoire de l’art.




Puis retour à l’aéroport en retenant notre souffle. La sanction tombe peu après notre arrivée : la découpe est autorisée, les bons de sortie sont en cours d’établissement, mais le reportage photographique est interdit. Bien heureux d’être autorisé à récupérer les morceaux, je déclare à mon nouvel interlocuteur – le directeur général de l’aéroport – que je comprends la situation, la tutelle préfectorale, etc. La discussion s’engage un peu plus à fond, j’évoque mes précédents chantiers, en particulier celui du Mur de Berlin. L’homme est intelligent. Il déclare ne pas être personnellement opposé à la réalisation du reportage photographique, mais « c’est au préfet de décider… », et me laisse entendre qu’une requête auprès de la préfecture pourrait très éventuellement être entendue…



« Dans quelle ville se trouve la préfecture ?
– Châteauroux.
– – Salut, j’y vais, dis-je. »


Je quitte alors la conversation, un peu cavalièrement, sans doute, pour foncer dans ma voiture suivi par mon fils Pierre, qui a tout compris de mes intentions. Quinze minutes plus tard, après quelques erreurs de trajectoires vite corrigées, nous nous garons sur le parking de la préfecture, prochaine étape de notre parcours de combattants.

Il y a des policiers partout. Nous les saluons en vitesse et traversons le hall d’entrée au pas de course. A l’accueil je demande à voir le préfet. La fermeté de mon ton engage mon interlocutrice à m’indiquer l’étage. Direction ascenseur, nous montons au troisième.

« Le préfet est en visite à l’extérieur, monsieur, il ne reviendra qu’à 14 heures 30. »
J’expose la nature de ma démarche, laisse mon numéro de téléphone et n’hésite pas à souligner la plus haute importance de cette requête.

Je fus entendu : à 14 heures 30 et des poussières, je reçois sur mon portable un appel d’une collaboratrice du préfet : « Je vous transmets l’accord de monsieur le préfet pour le reportage photographique et préviens qui de droit à Déols. »

Je raccroche et j’appelle aussitôt Mat Jacob pour le convier à une nouvelle descente à Déols. Nous nous retrouverons le lendemain dès 8 heures 30 au chevet de Victor Mike.

Je serre mon fils dans mes bras : nous avons gagné. Ça s’appelle la victoire de la volonté, non ?





5. Aujourd’hui, on démantèle




Ça découpe, ça démantibule, ça déglingue



Quand nous arrivons sur les lieux, l’équipe de démantèlement professionnel a déjà commencé son intervention : spectacle indescriptible. A rester muet de perplexité. Y a-t-il eu une catastrophe aérienne ? Un œil extérieur s’y tromperait. Même si nous savons ce qui est réellement en train de se produire, la pensée vacille soudain, parasitée par les images des décombres du 11 septembre 2001. La gorge un peu serrée, nous nous avançons prudemment dans cette scierie étrange, entre une aile qui tombe soudain puis se fracasse en mille morceaux et un éboulement de portes de soutes.

Curieux massacre que celui qui se déroule à Déols. Triste expérience des inconciliables… Très vite nous sommes confrontés à l’évidence : ici on démantèle par profession, pas dans l’optique de recueillir les matériaux d’une œuvre d’art. Quoi de plus normal, m’objectera-t-on ? Et l’on aura raison. Malgré tout, je reste circonspect devant tant de – d’inévitable ? – brutalité et de sauvagerie pratiquées sur l’oiseau.



« Des esquimaux qui découpent une baleine »


Pascal se tient prêt, muni de ses lunettes de protection et de ses tronçonneuses (la petite et la grosse). La découpe ne lui fait évidemment pas peur. Et pour cause, ce type d’activités s’inscrit en parfaite résonance avec ses travaux. L’artiste a l’habitude de rassembler des « matériaux d’infortune », selon son propre mot, qu’il scie, tranche, décortique, dépièce, débite, désosse, etc. et intègre à ses sculptures. Il est en terrain plus que connu.

Aidé par deux ouvriers venus en renfort, il mènera les opérations sur une durée de huit jours, à une cadence pour le moins soutenue, puisqu’il fallait suivre le rythme donné par les démanteleurs et surtout maintenir une haute vigilance afin d’être là au bon moment, j’allais dire à la bonne minute, lorsque tel ou tel morceau se trouvait accessible et découpable.

Je crois savoir qu’il garde un bon souvenir de cette expérience. Amusé par cet acte de découpe un peu barbare sur de telles dimensions, il décrira la scène avec humour en termes d’« esquimaux qui découpent une baleine ». Et sera attentif à la mécanique de construction, presque architecturale, qui préside à cet objet industriel, attentif aussi au côté « jouissif qu’il y a à découper des morceaux aussi gros en taille et aussi…légers en poids. Avantage de l’aluminium sur l’acier – dont il est plus coutumier – qui lui permettra de découper des pièces de gros gabarit sans difficulté physique. Une aubaine pour les sculpteurs, souvent embarrassés, sinon handicapés, par le poids colossal des matériaux qu’ils mobilisent. Il sera heureux d’être en contact avec cette matière étonnante, dans laquelle on scie « comme dans du beurre ».
Il évoquera par ailleurs le côté étrangement ludique de ce chantier, qui offre un gigantesque et très beau jouet – de ceux qui peuplent nos rêves d’enfant – mais que l’on doit soudain « casser » de manière définitive et irrémédiable. Je souscris bien volontiers à cette remarque.

Au final, environ cent cinquante grosses pièces autonomes – pièces de carlingue, de trains d’atterrissage, de portes de soutes à bagages, dérive, tuyaux, hublots, etc. – seront recueillies et chargées dans un camion long de dix-huit mètres, les plus petites trouvant asiles dans nos voitures. Pascal est un peu abasourdi, moins par la découpe que par un sentiment de grande satisfaction mêlé d’étonnement face à la réussite croissante d’une aventure aussi insolite et aussi extravagante.




6. Drôle de ferme. Victor Mike en villégiature


Désormais sortis de ce terrifiant mais non moins exaltant puits d’extraction, nous voici en présence de plus de cent pièces, toutes aussi précieuses les unes que les autres, toutes destinées dans un futur proche à une grande alchimie plastique.

Adieu Déols, direction la Picardie, le petit village de Monceaux, à quelques kilomètres de Clermont, enfoui dans une campagne sereine et riante. C’est là que les pièces vont trouver leur nid. Mon idée avait d’abord été d’entreposer le matériel dans les locaux de l’aéroport de Beauvais, fort dynamique aussi; mais renseignements pris, il n’y restait pas un centimètre carré disponible. Puis une meilleure solution s’offre à nous : on me présente Nicolas Deramond, propriétaire d’une immense vieille ferme à Monceaux et volontiers disposé à transformer une de ses granges en atelier d’artiste. Une rapide visite me fait me décider pour ces lieux. En quelques jours l’assurance est prise, le bail signé, l’électricité installée, le passage général au blanc programmé. L’oiseau sera bientôt au nid. Et il ne restera qu’à le faire grandir.

Le camion peut alors faire chemin vers son lieu de livraison. Curieux matériel que celui qui est ici convoyé… Plus vraiment avionique, pas encore artistique, et néanmoins non réductible à un simple amas de débris. C’est aussi dans ces moments-là, intermédiaires dirons-nous, que je prends la mesure de mon curieux métier, constructeur d’art. L’art comme en train de se construire, d’abord matière brute, puis matière sélectionnée, découpée, rassemblée, transportée, remisée, et enfin offerte aux artistes.

La livraison s’effectuera en début d’automne sous l’œil vigilant et bienveillant du maître de maison. Voici donc Victor Mike – ou plutôt ses vestiges glorieux – en villégiature, débutant à la campagne une sorte de première exposition privée.
Une grande étape est franchie. Le projet prend une forme incroyablement tangible. La matière attend l’artiste, les artistes.

Pascal se chargera bientôt de répertorier et de trier les pièces réceptionnées ; au final pas moins de cent cinquante mètres carrés seront jonchés de ces “pièces détachées”, disposées selon une première rationalité.

Par une journée de printemps précoce, j’organise au mois de mars une petite réunion picarde autour de Peter Klasen, qui souhaite venir prendre quelques repères parmi les matériaux rassemblés à la ferme. L’occasion aussi de continuer le reportage photographique entrepris dès le début : sous l’objectif toujours impeccable d’un photographe de Tendance floue, les morceaux du Boeing commencent à acquérir maintenant un statut d’objets bien délimités, bien circonscrits. Peter est venu avec son propre appareil et réalise ses prises de vue avec fulgurance.

Nos hôtes nous ont fait la surprise d’un déjeuner merveilleusement composé; notre petite assemblée se restaure dans l’allégresse, attentive aux déclarations de l’artiste sur « l’implication » singulière exigée par ce projet, la « sévérité » du travail qui l’attend. Il aura à cœur de dire ce jour-là qu’ « en tant qu’artiste, on ne s’amuse jamais ».
Nous évoquons également avec lui l’autre grand projet en cours, solidaire lui aussi de la célébration du centenaire de l’aviation : la réalisation d’un “Tapis monumental” de 4500 mètres carrés sur le tarmac de l’aéroport du Bourget.

Mais c’était hélas sans prendre la mesure de l’immense déstabilisation qu’allait provoquer la guerre en Irak…

 

Intermède - Guerre et Art



Un art en chasse un autre…l’art militaire eut raison de l’Art des artistes en ce printemps 2003 : le contexte international lié à la déclaration de guerre américano-britannique en Irak amena la France à réviser à la baisse les manifestations culturelles prévues cette année-là pour célébrer le centenaire de l’aviation, et nous fûmes dès lors obligés de reporter voire d’annuler chacun de nos projets d’exposition.

Fin mars, c’est d’abord l’Aéroclub de France qui décide d’annuler, pour des questions de sécurité civile, les festivités prévues sur le Champ-de-mars à Paris. Pascal Bruandet devait y exposer un jardin de sculptures fabriquées à partir des hublots du Boeing. Exit.

Courant mai, bien que très enthousiaste à l’idée de voir le tarmac du Bourget recouvert d’un tapis monumental signé Peter Klasen, la direction de l’aéroport décide de reporter le projet, la situation politique et économique internationale rendant hélas secondaires les événements d’ordre artistique. Qu’a cela ne tienne, nous patienterons.

Peter Klasen, enfin, embarrassé par un calendrier un peu trop élastique, préféra se détacher du chantier « Mur du son », en tant qu’artiste à l’honneur en tous cas, et laissa le champ libre à une nouvelle donne autour de cette entreprise. On abandonne alors le projet d’exposition de ses œuvres prévue en juin au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget.

Infortunes ? Déboires ? Déconvenues ? Rien de tout cela. J’étais sans doute un peu déçu, oui, par le ralentissement du projet, mais restait confiant et opiniâtre. Et en effet, les choses prirent rapidement une nouvelle tournure, incroyablement bouillonnante.

 


7. Nouvelle donne : l’opération « Mur du son », un bruit qui grossit





Comment on s’est envolé de 14 à 40


Volontiers fidèle à mon chiffre fétiche, j’eus d’abord l’idée de réunir quatorze artistes autour du Boeing, parmi ceux qui se sentiraient concernés par le support avionique. C’était sous-estimer le rayonnement du projet et la rapidité de diffusion de la nouvelle … Très vite le chiffre 14 se révéla fort étriqué face à la curiosité, l’intérêt et l’excitation des artistes informés de l’événement. Comment pouvais-je fermer la porte, sans m’exposer par la suite à d’insoutenables regrets, à des profils d’artistes qui, en effet, s’inscrivaient tout naturellement dans ce type d’opération ? Je pensais, en particulier, aux artistes dits « de la rue », Letaska Academia, Jérôme Mesnager, Nemo, Mosko et associés, Miss. Tic, artistes du mouvement par excellence, ne pouvant que se sentir en affinité avec l’oiseau Mike. Comment pouvais-je, par ailleurs, me priver d’accueillir, comme j’en ai pris l’habitude dans mes opérations passées, la jeune génération à qui je pouvais, de la sorte, mettre le pied à l’étrier ? Comment, enfin, sans folie, refouler à l’entrée, deux artistes chinois, Ma Tse Lin et Feng Xiao Min, moi qui me déclare indéfectiblement passionné par la Chine où je suis allé pas moins de huit fois ?

Non, cette arbitraire limitation au chiffre 14 ne me satisfaisait pas. Ni non plus les artistes, de plus en plus nombreux à se manifester de leur propre initiative. Au téléphone, les volontés se mobilisaient : « dis donc, je veux en être, l’idée me fascine », « eh ! je ne veux pas passer à côté de ce support… », etc., etc.

Quel bonheur.

J’eus alors petit à petit l’envie de faire du projet « Mur du son » un grand rendez-vous artistique, aussi ouvert et aussi accueillant que possible aux diverses figures de la création contemporaine. On changea donc les délais. En pleine canicule du mois d’août 2003, j’établissais frénétiquement le nouveau calendrier des opérations.

La liste des participants s’allongeait semaine après semaine, grossie par des artistes de tous horizons, appartenant à toutes les générations et à des tendances très contrastées : peintres de la rue, du milieu urbain, peintres académiciens, graphistes, scénographes, décorateurs, plasticiens, sculpteurs, jeunes, moins jeunes, artistes de renommée internationale, talents émergeants, une foire de l’art contemporain en modèle réduit se constituait progressivement sous mes yeux. Un bouillonnement. Et un vrai bain de Jouvence pour Victor Mike…



La levée des troupes, si je puis dire, se fit simplement et selon des codes tout à fait libres, sans hésitation ni inquiétude, à la faveur du volontarisme de certains, au gré du hasard des bonnes rencontres, ou par association naturelle. Pascal Bruandet apportait de nouvelles recrues avec qui je n’avais jamais eu le plaisir de travailler auparavant : je pense notamment à Éric Dartois, Jacotte Bourdon. De mon côté c’était l’occasion, en plus d’accueillir mes amis de longue date, de pouvoir m’intéresser à de nouvelles personnalités, et notamment Hugo Bonamin, Annélise Decré, Caroline Lejeune, Guillaume Piéchaud, jeunes artistes dont les travaux m’ont immédiatement séduits.



La fourmilière

Le « Mur du son » se transformait en un fourmillement artistique croissant. Et l’automne se déroula dans un grand affairement pour tout le monde. Il fallait avant tout procéder à la meilleure distribution possible des pièces aux artistes. Celles-ci se trouvaient toujours entreposées en Picardie. Pascal faisait un travail de pré-sélection en atelier, selon les affinités de chacun avec tel ou tel type de matériau, les proposait aux artistes qu’il connaissait bien. De mon côté j’accompagnais en voiture certains artistes sur les lieux. A chaque fois j’observais avec amusement leurs réactions, fort juvéniles. Il ou elle choisissait ses pièces, en général sans beaucoup hésiter, et nous rentrions à Paris le coffre de la voiture rempli des vestiges avioniques, tantôt volumineux, tantôt plus discrets, prêts pour leur transmutation.

Il va sans dire que je n’évoquais alors aucune thématique particulière auprès de mes interlocuteurs, les laissant libres de créer ce que bon leur semblerait, en toute indépendance. Pas d’orientation. Pas de censure. Carte blanche absolue. Libre à chacun d’exploiter la matière à son gré. Je ne suis que passeur dans cette histoire : j’ai fourni le matériau nécessaire à la traversée de la frontière entre support et création. Et me suis arrêté là.

Pour la même raison, je ne suis pas du tout intervenu lors de la phase de travail en atelier. Ni de loin ni de près. Ce n’est pas mon habitude, ma manière de faire. Une fois le support livré aux mains des artistes, je me suis effacé, comme il se doit.

Quelques semaines plus tard, selon le calendrier de chacun, on organisa le ramassage des copies. Cette tâche incomba surtout à Madeleine de Colnet et Matthieu Okabé, nouveaux venus dans l’opération, jeunes diplômés respectivement de l’ICART et d’école de graphisme, qui firent preuve d’un dévouement sans bornes, et nécessaire, en effet, étant donné l’envergure que prenait notre entreprise. Ce fut un ballet incessant de camionnettes, remorques et autres véhicules utilitaires mobilisés pour le convoyage, en semaine comme en période de week-end. Tantôt sous un soleil radieux de décembre, tantôt sur des routes noyées dans le brouillard de Noel. Les œuvres, de formes et de matériaux très variables, exigeaient des soins chaque fois adaptés à leurs spécificités, et ce ne fut pas chose aisée que de rassembler le tout dans un premier abri : mes locaux de travail à La Garenne-Colombes. Nous y sommes enfin parvenus : de jour en jour les lieux (ils ont – depuis le temps ! – l’habitude de subir des assauts artistiques) se voyaient investis par des objets aux dimensions excentriques : un poisson géant, installé dans le patio, des couchettes de pilotes de lignes, suspendues aux balustrades, décoraient de manière un peu extravagante, sinon comique, l’agence de communication.




Happening et bœuf-carottes


Avant Noel, nous disposions de suffisamment d’œuvres achevées pour pouvoir organiser un premier vernissage privé. Il eut lieu à l’occasion du bœuf-carottes mensuel, que j’organise depuis quelques années maintenant dans mes bureaux, le premier mercredi de chaque mois. Rituel s’il en est, qui permet pêle-mêle de faire la fête, consolider des amitiés, rassembler et faire se rencontrer des personnalités, des talents qui ne se croiseraient peut-être pas autrement, et qui me sont chers.

Dès le début de la soirée, la grande salle était déjà comble, et les convives émerveillés par le travail accompli sur le Boeing, un peu exaltés par cette pluie avionique tout en pièces détachées, métamorphosées aux pinceau, ciseau, couteau, colorisées, scénographiées, mises en lumière. Moi-même je fus plus particulièrement frappé par le vent d’optimisme qui irradiait la plupart des œuvres ici présentées, témoignant d’un impeccable refus de la morbidité ou de toute célébration du tragique de la catastrophe aérienne. Nous étions alors en plein drame à Charm-el-Cheikh, et je fus rassuré de voir qu’un support de cette nature ne générait pas forcément des pulsions sombres dans la communauté artistique.

C’était ce soir-là, pour certains artistes curieux, l’occasion de faire connaissance, et de constituer, sans le vouloir, une sorte de collectif. Drôle de collectif, en effet, où le centre est partout et la circonférence nulle part, rassemblé autour d’un même support et à la fois marqué du sceau de l’éclectisme le plus radical. Il est vrai qu’on retrouvait, dans l’ensemble des œuvres, quelques grandes lignes directrices récurrentes : travail sur la terre et le ciel, le vol de nuit, le vol de jour, le transfert, le noir et blanc, le lourd et le léger, mais chaque pièce reflétait une performance unique sans commune mesure avec ses voisines.

Ce feu d’artifices fut bientôt couronné par un triple happening brillamment réalisé par Gérard Laux de Mosko et associés, Jérôme Mesnager et Nemo. Je fus très heureux d’assister à un tel événement, d’une incroyable magie. Pour comprendre le travail des peintres de la rue, il est déterminant de les voir dans l’action de la création, autrement vous ratez le mouvement, le geste poétique, l’intensité. Je vois encore les formes arrondies de l’homme blanc bouger devant moi…

La soirée prit fin à la manière d’une répétition générale, laissant chacun un peu excité et dans l’impatience de la Première… Il restait encore du chemin à accomplir : organisation logistique du vernissage, conception de l’accrochage, prises de vues des œuvres, réalisation du site Internet. Madeleine continua d’apporter sa précieuse collaboration en tant que coordinatrice et s’efforça de faire respecter les délais à chacun, Matthieu s’occupa du Net, Pascal prit en charge la conception graphique du carton d’invitation, et, et… oh miracle… nous fûmes prêts pour l’événement du 19 février 2004.

 


9. Première exposition, première escale


En charrette


Accrocher, exposer, décrocher, tout cela entre midi et minuit? D’aucuns diraient qu’on jamais vu ça, que, décidément, on marche sur la tête. Mais non. On l’a fait. Après tout… douze heures, c’est long. En douze heures, on peut faire un Bordeaux-Shanghai, c’est-à-dire faire du chemin. Alors pourquoi pas, dans le même temps, créer un événement artistique, boulevard Haussmann, à Paris, dans un chantier en phase d’achèvement des Galeries Lafayette ?

La chose paraît d’abord impensable, en effet. Pourtant nous réussîmes. Au pas de charge, évidemment. Mais n’est-ce pas aussi dans le rythme de l’urgence que l’on mesure la dimension d’une aventure ? Sans doute.

Nous sommes nombreux ce matin-là à participer au montage de l’exposition. Maître de maison : Jean-Jacques Ory, architecte des lieux. Chef de la scénographie : Pascal Bruandet. Manutention : tout le monde, mes compagnons, quelques artistes, etc. Les œuvres ont été acheminées par camion et débutent en ce jour leur vie de nomades : aujourd’hui Paris, demain Le Bourget, plus tard la Belgique, plus tard peut-être, New York. L’art est un délit de vagabondage. Une anti-sédentarisation, à tout le moins. Et du mouvement, de la circulation, des turbulences, il y en a : on assiste, on participe, pendant quelques heures à un bringuebalement incessant, de chariots, de mains visseuses, de mains perceuses, au beau milieu d’un chantier en cours, sous le regard perplexe du personnel des travaux. Un chantier dans le chantier, du jamais vu. C’est naturellement à l’initiative de Jean-Jacques que nous nous retrouvons dans ces lieux ; à la réhabilitation de ce bâtiment, dont il est le maître d’œuvre, répond, comme par enchantement, la réhabilitation artistique du Boeing. Mise en abîme impeccable, qui insiste en tout cas sur la notion de dynamique, à l’œuvre dans l’ensemble du projet « mur du son ». Je réalise du même coup, alors, que respectons rigoureusement, sans même y penser, les caractéristiques initiales de la machine avionique : déplacement, vitesse, énergie.

Une première évidence s’impose quant au choix du mode d’accrochage : on exploite au maximum l’univers du chantier. Donc on suspend les œuvres, en priorité celles qui ne peuvent être posées au sol, aux échafaudages. Pascal prend les décisions techniques en un temps record, chacun s’attelle ici ou là à tordre du fil de fer et vérifier la solidité du dispositif. Le résultat relève d’une certaine esthétique du chaos organisé qui n’est pas sans me déplaire. Les artistes qui sont présents surveillent leurs œuvres avec circonspection, Hugo Bonamin contemple sa fleur métallique, Jean-Jacques Ory, pour sa part, profite d’un moment d’accalmie dans cette grande agitation pour ajouter trois ou quatre coups de pinceaux.




En scène



L’exposition en elle-même fut un peu fulgurante, dans le respect de son nom, dira-t-on. Rapide et intense. Tout le monde, artistes comme visiteurs, fut frappé de l’extrême diversité des productions réalisées à partir d’un même matériau.

Mais je dois, maintenant, laisser la parole aux artistes. Entre autres :

Paul de Gobert : « …c’est l’histoire de la mutation de l’avion en poisson… ici c’est le rêve d’un avion qui est amoureux d’un coquillage et qui rêve de devenir poisson pour retrouver sa muse… » ;

Guy-Rachel Grataloup : « …il y a une cohésion véritable dans cette exposition, tout le monde a le même support et chacun a fait un effort dans le sens de la créativité, dans le sens d’une recherche plastique… » ;

Nemo : « …ça faisait longtemps que j’espérais ce cadeau, c’est-à-dire peindre sur quelque chose qui se déplace dans le ciel » ;

Jean-Jacques Ory : « …chaque artiste s’est surpassé par rapport à l’objet, qui lui donne des idées nouvelles, et je pense qu’on devrait développer ce genre d’initiatives…tout se transforme finalement… » ;

Yehiel Rabinowitz : « …j’ai toujours prétendu, et je prétends toujours, et je continuerai à prétendre que la commande [d’œuvres ] met des bornes, et que ces bornes sont nourricières… » ;

Valérie Rauchbach : « …un avion pour moi, c’est un miracle, lorsque l’on est dedans, on a l’impression qu’on est des anges, et j’ai voulu dire cela… » ;

Il y a de plus en plus de visiteurs. Je surprends ça et là des regards intenses, des commentaires élogieux. Je suis un homme heureux.

Merci à tous les artistes.